La rente mal aimée
Les Français n'éprouvent pas une passion débordante pour la rente... Elle leur rappelle des mauvais souvenirs. Les mauvais souvenirs les plus anciens, inscrits dans l'histoire collective, consciente et inconsciente, remontent à la fin du XIXe siècle et aux débuts du XXe siècle. « La rente était le nom donné autrefois au placement obligataire », rappelle Guy Marty, directeur général de l'Institut de l'épargne immobilière et foncière (IEIF), le meilleur observatoire des placements immobiliers, et... observateur à titre personnel tout aussi attentif de l'évolution de tous les placements (il est l'auteur de « L'Epargne assassinée » publié en 1985 chez Plon). « Imaginez une obligation à taux fixe, donc un capital et un revenu stables en monnaie courante, et, à partir de 1914, une dégradation monétaire de près de 90 % en quelques années à peine... Ce fut la disparition des « rentiers ». »
Des souvenirs pas si anciens
La rente d'aujourd'hui n'est pas la rente d'hier... « Quand on parle de rente aujourd'hui, il s'agit de tout autre chose, explique Guy Marty. La rente désigne l'une des façons de solder une démarche de capitalisation : en fonction du capital constitué et de l'espérance de vie statistique, un revenu annuel est déterminé qui sera versé à l'assuré jusqu'à la fin de ses jours. Le revenu pourra évoluer en fonction de certains critères financiers définis dans le contrat. »
Les débats (très) longs et (très) animés qui ont précédé la réapparition sur une grande échelle de la rente (dans la version réforme des retraites) ont fourni l'occasion d'échanges dont les postulats de départ n'étaient pas toujours aussi évidents que leurs utilisateurs le faisaient croire ou essayaient de le faire croire. « Les régimes de retraite par capitalisation ont été très dynamiques dans les années 1920 et 1930, rappelle là encore le directeur général de l'IEIF. Leur rentabilité a de plus été favorisée par les années de déflation entre 1925 et 1935. Ils ont bien fonctionné, puis ont été malmenés pendant la guerre. C'est la raison pour laquelle, au moment de la création des régimes complémentaires (par exemple, l'Agirc en 1947) le patronat et les syndicats d'alors ont tenu à créer un système où l'argent allait directement, immédiatement de la poche du cotisant à celle du retraité : plus de réserves, plus de danger... » « L'intention initiale était de se protéger des éventuelles tentations de la puissance publique, mais la protection s'est dans la pratique avérée efficace contre l'inflation ou contre des aventures de type Maxwell ou Enron, poursuit Guy Marty. Les régimes par répartition répondent sans conteste à un objectif de sécurité. »
Mais les mauvais souvenirs laissés à tort ou à raison par la capitalisation et la rente ne sont pas tous aussi anciens. Plus près de nous, Guy Marty rappelle les déconvenues survenues aux souscripteurs de contrats d'assurance-vie dans la seconde moitié du siècle précédent. « Si l'on parle de rente, dit-il, on parle des mécanismes de l'assurance-vie. » Où a été le problème ? « Pendant les Trente Glorieuses, qui furent des années d'inflation, et parfois d'inflation à deux chiffres, la valorisation des actifs détenus par les compagnies en regard des contrats n'entrait pas en ligne de compte dans le calcul de rentabilité au niveau de l'assuré, explique le directeur général de l'IEIF. Les contrats, libellés en francs, supportaient donc lourdement l'effet de la dégradation monétaire. C'est la raison pour laquelle la constitution d'une épargne sur période longue, puis sa conversion en rente, a souvent donné des résultats dramatiques. »
Instruites par la mauvaise expérience, les compagnies d'assurances ont pris par la suite les dispositions techniques qui s'imposaient. « Aujourd'hui, une partie du problème est dans une certaine mesure résolu, puisque les contrats ont été nettement améliorés au bénéfice des assurés, précise Guy Marty. La question qui demeure est de savoir comment le montant de la rente, une fois défini, pourra évoluer dans différentes circonstances monétaires. »
Le directeur général de l'IEIF s'interdit de jeter le bébé avec l'eau du bain. La version la plus récente de la rente (le PERP pour le nommer) a, selon lui, un grand mérite. « Le plan d'épargne retraite populaire a le mérite d'exister, dit-il. Il va dans le bon sens. » Pour Guy Marty, la France a sur le dossier des retraites « des faiblesses et des atouts ». « Parmi les faiblesses, il y a l'absence passée de fonds de pension, qui auraient pu préparer un financement des retraites tout en soutenant l'économie, explique-t-il. Mais, parmi les atouts, il y a nos régimes obligatoires - du régime de la Sécurité sociale à celui des cadres pour le privé ou encore les régimes spéciaux pour l'Etat ou les entreprises publiques - qui constituent une base très solide et exceptionnelle. L'Allemagne est le seul pays à être proche de nous sur ce terrain. »
La rente fait d'ailleurs - pour cette raison-là (le régime de la Sécurité sociale) - plus partie du paysage financier que beaucoup de Français ne le croient. En cotisant à des régimes obligatoires de retraite, ne sont-ils pas tous des rentiers en puissance ? Une retraite dont le versement est garanti jusqu'à la fin des jours du bénéficiaire ressemble en effet beaucoup à une rente. « Nous ne créons pas des fonds de pension ex nihilo, affirme le directeur général de l'IEIF. Nous créons un complément de financement, ce n'est pas la même chose. Dans une logique d'approche complémentaire, il n'était pas interdit de prendre acte de l'acquis. On pouvait donc investir sur la souplesse, ce qui présentait l'immense avantage d'une meilleure adaptabilité aux conditions personnelles ou familiales de chaque retraité. »
Guy Marty en profite pour donner un coup de chapeau à la rente dans sa version retraite par répartition. « Les régimes déjà en place sont très performants à cet égard, dit-il. Le niveau de leurs prestations va baisser sous l'effet du déséquilibre démographique, mais ce n'est pas du tout un problème de sécurité. »
Rente ou pas rente ? Le débat suscité ou ranimé par le lancement du plan d'épargne retraite populaire embrasse des horizons encore plus larges. Lesquels ? « Quand on parle de retraite, ce n'est pas de chiffres seulement dont il s'agit, mais de la vie des gens, affirme l'auteur de « L'Epargne assassinée ». Une différence de 10 ou 20 % dans le niveau de revenus peut faire la différence entre des années agréables ou malheureuses. Or, entre la préparation de la retraite et la fin de sa consommation, il peut se passer trente, quarante ou cinquante ans. Comment le monde va-t-il changer sur une période aussi longue ? On ne peut donc pas être dogmatique. L'intelligence du jour doit céder le pas à la prudence et, pourquoi pas, à une certaine modestie face aux aléas de l'avenir. » Les Français ont aimé la rente servie par les régimes de retraite par répartition ! Vont-ils adorer la rente servie par les régimes de retraite par capitalisation ?
Par MICHEL TURIN