L'affaire n'est pas récente. Dès 2003, une enquête sur la situation sanitaire et environnementale autour des mines d'Areva au Niger avait été diligentée par Sherpa et la CRIIRAD, rejointes ensuite par Médecins du Monde. En cause : l'alerte donnée par des ONG locales et des associations d'anciens miniers sur les maladies contractées par les travailleurs, liées à l'extraction de l'uranium. En avril 2007, Sherpa, Médecins du Monde et la CRIIRAD publient une seconde enquête réalisée au Gabon et au Niger et accusent officiellement les dirigeants d'Areva d'avoir négligé les conséquences sanitaires et environnementales de leurs activités. A l'époque, Sherpa menace de déposer une plainte pour «
mise en danger d'autrui, homicides involontaires et faute inexcusable » contre l'industriel. Areva répond alors en arguant des "
mesures prises en matière de suivi médical et sanitaire (…) Les actions récentes menées en faveur de la création d'un observatoire de la santé témoignent de l'engagement d'AREVA dans ce domaine "indiquait le groupe.
Deux ans plus tard, l'observatoire évoqué par Areva laisse place à un accord conclu avec Sherpa sur la création d'un « observatoire de la santé pluraliste » sur les sites du groupe, afin d'étudier la situation sanitaire des populations locales et le cas échéant, faire reconnaitre les maladies contractées par les mineurs comme « maladies professionnelles », selon la définition donnée par la sécurité sociale française.
Ambiguïté
Si Areva indique vouloir faire « toute la transparence dans ce dossier » et « lever un tabou », le mot de « victimes » n'est toutefois pas prononcé officiellement. « L'observatoire a pour but de partager l'expertise et d'observer ensemble, avec les parties prenantes, la situation sanitaire des populations », précise le porte-parole d'Areva. « Si des maladies professionnelles sont mises en évidence, il y aura une prise en charge à l'identique des couvertures médicales françaises », ajoute-t-il. De son côté William Bourdon, fondateur de Sherpa, se dit « très fier de cet accord inédit, qui va régler le passé et préparer l'avenir ». Mais il évoque également une « créance d'un certain nombre de travailleurs sur l'indemnisation des maladies contractées » et les « mesures insuffisantes » qui ont été prises jusqu'ici… Et c'est là toute l'ambiguité de cet accord : d'un côté l'industriel veut mettre en place une « étude de la situation », et laisse à l'état d'hypothèse le lien entre les maladies et l'extraction d'uranium, de l'autre, les ONG affirment depuis 6 ans que les maladies observées sur le terrain ont été provoquées par l'extraction de l'uranium. En 2007, Wiliam Bourdon avait même « demandé que le groupe prenne en charge les soins médicaux et indemnise les familles des employés décédés ». Le directeur médical d'Areva estime au contraire « qu'on ne peut pas a priori dire qu'il existe un lien certain » et « qu'on ne peut pas parler d'indemnisation tant que ce lien n'a pas été établi ».
A ce sujet, la CRIIRAD, qui a participé aux enquêtes de terrain mais qui ne fait pas partie de l'accord, fustige aujourd'hui l'attitude de Sherpa, et voit dans l'observatoire un simple « écran de fumée ». « Si Areva ne propose pas certaines garanties (inclusion de toutes les personnes concernées, prise en compte de toutes les pathologies incriminées, dispositifs d'indemnisation adaptés…) et ne prend pas en parallèle des dispositions pour réduire l'impact sanitaire et environnemental de ses activités, la mise en place de ces observatoires ne constituera pas un progrès réel ». Autre point critiqué : l'accord ne porte que sur l'aspect sanitaire du problème, et non sur le volet environnemental... Or, les deux logiquement sont liés et la CRIIRAD demande qu'Areva « s'engage à réduire l'impact environnemental et sanitaire de ses activités, c'est-à-dire s'engage à limiter les niveaux d'exposition aux radiations et aux polluants chimiques tant pour les travailleurs que pour les populations locales ». Il est également reproché à Areva de rester muette sur la contamination de l'eau au Niger, qui continue aujourd'hui à être distribuée à la population, malgré les résultats alarmants des tests de la CRIIRAD…
« Aux ONG environnementales de continuer leur travail d'alerte », rétorque Wiliam Bourdon, qui n'a pas hésité à affirmer que dans ce dossier « certaines ONG privilégient leurs agendas politiques et oublient l'intérêt des victimes ». Pour l'avocat, le choix de Sherpa n'est pas de faire de l'angélisme et encore moins de « vendre son âme au diable », mais de répondre « aux besoins des victimes en apportant une solution concrète et pragmatique ». Autrement dit financière, comme ce fut le cas avec Total en Birmanie, où Sherpa a négocié une transaction sur la plainte déposée par huit travailleurs birmans, accusant le groupe pétrolier de « séquestration arbitraire et travail forcé » . Un accord qui là aussi, avait été très critiqué par les ONG de défense des doits de l'homme, notamment la FIDH. S'agissant des « victimes de l'uranium », représentées au Gabon par le CATRAM, leur porte parole a demandé avant tout « une reconnaissance morale » des maladies contractées par les miniers. «Nous avons besoin de plus de collaboration de la part d'Areva pour informer les ex-mineurs qui sont rentrés dans leur région depuis la fermeture des mines", a-t-il expliqué, demandant que ces travailleurs puissent avoir connaissance de leurs fiches médicales sur le niveau de rayonnement auquel ils ont été exposés pendant des années. « C'est notre droit de savoir de quoi on est atteint » a-t-il fait observer.