Depuis que les Suédois trouvent trop mal payé et trop difficile de ramasser eux-mêmes durant l'automne les mûres polaires, myrtilles et airelles qui parsèment leurs immenses forêts, des milliers de travailleurs saisonniers étrangers, des pays de l'Est et surtout d'Asie, ont pris le relais. Mais cette année, les promesses des baies n'ont pas été tenues. Une vague de froid tardive et un manque de pluie expliqueraient leur rareté. Mais aussi les multiples tensions qui troublent depuis des semaines la forêt suédoise, mettant en exergue le flou qui entoure cette branche dans un pays autrement réglé à l'extrême.
A la mi-août une centaine de cueilleurs vietnamiens se sont ainsi mis en grève – une première – afin de protester contre les mauvaises ressources en baies dans les forêts suédoises, où les envoient courir des sociétés intérimaires originaires de leur pays, qui retiennent en général une somme fixe pour le logis, la nourriture, la location de voitures, l'essence, sans compter le billet d'avion. La police est intervenue, à la demande de la compagnie suédoise qui achète les baies et dénie toute responsabilité sur les conditions d'emploi des cueilleurs. Dix d'entre eux sont repartis aussitôt au Vietnam.
Grève de la faim
A Luleå, 200 ramasseurs thaïlandais se sont mis en grève fin août au moment où le ministre thaïlandais du marché du travail était venu faire une visite en Laponie. Le ministre a rencontré ses compatriotes mécontents qui ont finalement été rapatriés en bus vers Stockholm avant de repartir en Thaïlande en avion.
« Des intermédiaires thaïlandais disent aux paysans qu'ils vont se faire beaucoup d'argent, raconte Håkan Olsson, directeur des affaires sociales de la commune de Jokkmokk, qui a dû prendre en charge plusieurs cueilleurs lésés. Alors les gens empruntent ou hypothèquent leur maison ». Mais sur place, pas de salaire garanti. Souvent, les compagnies intérimaires ne garantissent aucune protection légale. Et les cueilleurs sont payés en fonction du nombre de kilos ramassés, selon un prix variable. Or cette année, rien ne va. « Cela crée une énorme frustration et de la peur chez ces gens qui se sont endettés pour parcourir la moitié de la planète, dit Håkan Olsson. Le problème est que personne ne veut prendre ses responsabilités, ni les autorités thaïlandaises, ni les suédoises. C'est le cueilleur qui prend tous les risques. C'est une honte quand je pense à la façon dont tant de Suédois sont si bien reçus en Thaïlande ».Loin du « modèle suédois »
Les grossistes suédois importent de la main d'œuvre pour que le secteur survive, mais si les Suédois acceptent sans trop se poser de questions que les chaussures soient fabriquées dans des conditions douteuses en Asie, loin de leurs yeux, cela devient plus inacceptable quand ces travailleurs viennent chez eux faire un travail à des conditions si différentes de celles en vigueur en Suède. Et beaucoup de Suédois réagissent depuis des semaines dans la presse contre cette situation.
Les compagnies suédoises qui achètent les baies sont souvent les mêmes qui fournissent véhicules, logements et repas aux cueilleurs. Alors qu'elles rejettent la faute sur les compagnies intérimaires thaïlandaises ou chinoises, elles sont accusées de double langage, profitant largement des bas salaires et du flou qui caractérise ce secteur.
Harcelé de questions, le ministre suédois conservateur du marché du travail, Sven Otto Littorin, a reproché à LO, la principale confédération syndicale suédoise, de ne pas s'occuper des ramasseurs de baies étrangers. De fait, les syndicats suédois, par ailleurs si puissants, n'ont pas semblé intéressés. Injuste, répliquent les syndicats : depuis 2007, les cueilleurs ont été dispensés par le gouvernement des règles en vigueur pour les travailleurs étrangers en Suède au prétexte qu'ils sont employés par des compagnies intérimaires étrangères. LO réclame que les cueilleurs aient droit eux aussi à un salaire minimum et a décidé de prendre les choses en main.