Aujourd'hui près du 2/3 des Français ont accès à
Internet depuis leur domicile, selon une étude du Crédoc réalisée en décembre 2008. Mais cette moyenne cache de fortes disparités, notamment en termes de revenus. Si 91% des foyers vivant avec plus de 3100 €/mois sont connectés, ce chiffre tombe en effet à 38% pour les personnes touchant un revenu inférieur ou égal à 1500 € et même à 34 % pour les français vivant avec moins de 900 €/mois. Et pour cause : à 30 € par mois, l'abonnement annuel classique revient à deux semaines de RMI (360 €). Un budget important pour une personne à bas revenu. Les fournisseurs d'accès à internet (FAI) commencent donc à regarder de près ce nouveau marché à fort potentiel de croissance.
Le 28 mai dernier, lors des « ateliers de la solidarité numérique », organisés par le gouvernement, Free, Numéricable, France Télécom et SFR se livraient une bataille acharnée pour présenter leurs offres à 20 €, 4€ et même 0 euros ! Une surenchère inversée sous l'œil amusé mais bienveillant de la secrétaire d'Etat chargée de la prospective et du développement de l'économie numérique, Nathalie Kosciusko-Morizet qui estime, qu'aujourd'hui, « la solidarité numérique exige d'abord que tous les foyers aient accès à internet ». Mais à ce tarif là, que proposent les FAI et quel intérêt ont-ils à le faire ? Un fort potentielJusqu'à présent en effet, les câblo-opérateurs pouvaient proposer aux logements sociaux collectifs un service antenne qui leur permettait de recevoir à prix modique plusieurs chaînes de télévisions. Mais la généralisation du triple play et l'incitation au développement de la fibre optique ont poussé à l'évolution de l'offre. Résultat : les fournisseurs annoncent un service comprenant généralement une connexion Internet à bas débit (sauf pour Numericable qui propose 2 Mb/s), la réception de la TNT et de plusieurs autres chaînes ainsi qu'une ligne fixe pour les appels entrants. Jusqu'à présent pourtant seul Numericable pouvait proposer de telles offres et exerçait donc un monopole de fait. Ainsi l'opérateur dispose déjà de 150 000 foyers prêts à recevoir son offre triple play sociale baptisée SUN pour « service universel numérique » grâce à des contrats conclus avec plusieurs bailleurs sociaux, comme l'OPHLM du Toit Angevin. Et le potentiel de croissance est important : « 2 millions de foyers pourraient bénéficier de cette offre », estime le secrétaire général de Numericable, Jérôme Yomtov.
Mais aujourd'hui, SFR lui a ravit l'équipement du plus gros parc de logements sociaux de France : l'OPAC de Paris qui détient 100 000 logements. L'opérateur équipera en fibre optique tous les immeubles d'ici la fin de l'année et facturera son service 1euro/habitant. A ce tarif là, inutile d'imaginer être rentable. Le responsable haut débit de SFR, Jérémie Manigne, le dit d'ailleurs très clairement : « il n'y a pas de business model. Nous serons forcément déficitaire. » Mais il ne faut pas y voir non plus une pure philanthropie : « la générosité n'est bien sûr pas la motivation, explique le directeur général de Free, Maxime Lombardini. Ce sont des offres qui ont pour but de monopoliser les espaces géographiques comme les quartiers ou les cités ». Ainsi, pour SFR le retour sur investissement se trouve dans la formidable « vitrine » qui lui est ainsi donnée par ce qui sera « le plus grand parc immobilier équipé en fibre optique jusqu'à l'abonné », à un moment où cette technique est en plein démarrage. « Cela nous sert aussi de tremplin pour nos autres offres en fibre optique, c'est un accès au client », explique Jérémie Manigne. Car si le bas débit peut convenir « aux personnes âgées qui composent une bonne partie des locataires de l'OPAC », difficile pour les autres de s'en contenter alors que 96 % des personnes connectées le sont aujourd'hui par le haut débit…Risque de monopoleMais il reste un frein au développement de ces offres : pour l'instant, elles ne sont envisageables que dans le cadre de contrats avec des bailleurs sociaux qui permettent aux opérateurs, sinon de faire du profit, tout au moins du volume. Les particuliers eux n'intéressent que France Télécom qui souhaite obtenir l'aval du gouvernement pour proposer le triple play classique à 20€ pour les bénéficiaires du RSA (revenu de solidarité active), un peu à l'image de ce qu'elle propose déjà depuis mai pour le téléphone portable (voir encadré). Un marché potentiel de 3,5 millions de personnes.
« Il existe un vrai risque de distorsion concurrentielle », estime ainsi l'UFC-Que Choisir. Pour l'association de consommateur, « les opérateurs alternatifs doivent acquitter, dans le cadre du dégroupage, presque 10 euros par client et par mois à l'opérateur historique et sont dans l'incapacité de faire une proposition analogue ». Ce que confirment SFR et Numericable. De plus, « lorsque l'on connaît les difficultés que doit affronter le consommateur pour changer d'opérateur, on peut aisément penser que France Télécom est, avec son forfait « social », en mesure de préempter de futurs consommateurs d'offres triple play non aidées », dénonce l'UFC-Que choisir.
Pour l'heure, le gouvernement n'a toutefois pas donné son accord à France Télécom et souhaite encadrer ce marché en devenir. « Il faut mettre un peu d'ordre chez les opérateurs, car il y a un peu de générosité certes, mais aussi un très grand marché et je ne veux pas que l'on instrumentalise la fragilité », a précisé la ministre du logement Christine Boutin lors des ateliers de la solidarité numérique. A cette occasion, elle a ainsi annoncé pour la fin de l'année la création d'un « label du logement social numérique » attribué au bailleur et qui portera sur l'équipement, les usages et les services numériques mis en place pour l'ensemble de son parc.