L'évolution de la parité euro / dollar est un bon indicateur des vents dominants qui portent la finance mondiale. Quand la
banque d'affaires Lehman Brothers (NYSE:
LEH -
actualité) a sombré au milieu du mois de septembre 2008, entraînant l'une des plus grosses secousses qu'eut connu le capitalisme, le billet vert, un temps déstabilisé, avait fini par reprendre beaucoup de terrain à la monnaie unique. Un mouvement que les économistes expliquent par un phénomène de "ruée vers la sécurité" : la
crise financière avait poussé les puissants investisseurs américains à fuir les marchés les plus risqués pour rapatrier leurs billes à domicile, malgré les déboires de l'économie américaine. Du coup, le dollar et son statut de devise tout-terrain en avait profité. Quand la situation s'est stabilisée et que les
marchés actions ont commencé à rebondir, à compter de la seconde semaine de mars 2009, l'euro a débuté sa reconquête, passant de 1,25 à 1,43 dollar pour un euro à la fin du mois de mai (+14,4%). Depuis, les deux devises évoluaient dans des marges relativement étroites, jusqu'à ce que la monnaie européenne connaisse un regain d'intérêt ces derniers jours, pour signer un pic au-dessus des 1,45 hier, soit un nouveau plus haut depuis décembre et un retour sur une parité proche de celle de septembre 2008.
Alors hausse de l'euro ou faiblesse du billet vert ? Pour les spécialistes, on assiste plutôt à un recul du dollar. "La combinaison d'investisseurs américains avides de risques diversifiant leurs portefeuilles d'une poursuite du rebond des actions va maintenir la pression sur le dollar à court terme", explique dans une note à l'intention de ses clients Mansoor Mohi-uddin, le chef de la stratégie devises d'UBS (Virt-X: UBSN.VX - actualité) , qui estime que la pression est montée sur le billet vert après la réunion du G20 en début de mois, qui a prouvé que les grandes puissances continueront à soutenir la croissance avec des politiques expansionnistes. Un blanc-seing qui a conforté les investisseurs dans leur goût retrouvé pour le risque. En outre, Ben Bernanke, le Gouverneur de la Réserve Fédérale américaine, a marqué les esprits tout récemment en étant assez explicite sur le fait que les taux américains allaient rester à des taux planchers. Le dollar, à l'instar du yen, est devenu un bon vecteur de "carry trade", cette technique qui consiste à faire des profits en empruntant la monnaie d'un pays où les taux sont bas pour se positionner sur des actifs mieux rémunérés. Comme l'indique un intervenant parisien, le retour de l'once d'or sur le cap symbolique des 1.000$ n'est pas sans rapport avec un billet vert "bon marché". Pour le gérant américain Warren Naphtal, de P/E Investments, cité par Bloomberg, "on assiste à une inversion du mouvement de ruée vers la qualité alors que les investisseurs commencent à mettre leur argent dans des actifs plus rémunérateurs", par essence plus risqués, alors que dans cette stratégie "le dollar américain est une bonne source de financement à bas coût".
Pour autant, l'évolution de la monnaie américaine reste aussi dépendante de grandes tendances de fond, occultées par la panique qui avait dominé sur les marchés entre septembre 2008 et mars 2009. D'une part, les économistes mettent en avant la forte dégradation des finances publiques du pays. Malgré une capacité de rebond encore inégalée dans le monde, l'économie américaine porte une dette colossale, évaluée à deux fois le PIB du pays en cumulant celles de l'Etat, des ménages et des entreprises. "Ce chiffre se marie mal avec un déficit budgétaire que la crise a envoyé sur des niveaux insupportables, supérieur à 10% du PIB, et qui doit d'une manière ou d'une autre se traduire dans la faiblesse de sa monnaie", explique ce matin le bureau d'études H&Associés. D'autre part, des acteurs de poids continuent à pousser en faveur d'une alternative au dollar comme monnaie de référence des réserves mondiales. Si la Chine souffle le chaud et le froid depuis plusieurs mois voire plusieurs années sur le sujet, la tendance est à la contestation de l'hégémonie du "greenback", ce qui contribue à l'érosion de sa valeur. Au-delà du court terme, H&Associés croit pour sa part qu'un mouvement de dévaluation du dollar est "incontournable". C'est aussi la théorie du puissant gérant obligataire Pimco, qui pense que pour faire face aux besoins de financement des Etats-Unis et attirer des investisseurs, le billet vert doit absolument s'affaiblir.
La balle reste cependant dans le camp de Washington, qui a jusque-là toujours su préserver ses intérêts en matière de change. Mais sa marge de manoeuvre est désormais plus ténue avec une économie affaiblie, des déficits alourdis et l'esquisse d'un contre-pouvoir des puissances montantes.