"C'est encore un pays en guerre et ce n'est pas là que nous irons chercher nos profits en 2010."
Cette confidence d'un patron français lors de la visite de François Fillon en Irak jeudi illustre bien le scepticisme qui
règne sur le potentiel économique du pays, troisième réserve de pétrole du monde.
Les impressionnantes mesures de sécurité déployées autour de la délégation française ont fait réfléchir plus d'un patron
sur l'opportunité d'envoyer des bataillons d'expatriés reconstruire routes, réseaux d'assainissement d'eaux, centrales
électriques ou usines.
"Il n'est pas interdit de se déplacer sans escorte mais c'est stupide, il y a toujours des gens qui veulent se faire de
l'argent", confiait un membre du service de sécurité de l'ambassade de France à Bagdad en faisant référence au risque de
prise d'otages et de demande de rançons.
Jeudi matin, alors que le C-130 du Premier ministre se posait à Bagdad, une bombe a explosé au passage d'une patrouille
de l'armée irakienne dans la capitale.
Ce premier attentat depuis le repli américain des centres urbains le 1er juillet a fait un mort et dix blessés.
Outre l'insécurité, les divisions ethniques du pays représentent une source de difficultés notamment au niveau du
recrutement, notait également un chef d'entreprise lors du voyage.
La visite française intervenait aussi sous de mauvais auspices pour les investisseurs après l'échec mardi du premier grand
appel d'offre des Irakiens pour l'exploitation de six de ses champs pétroliers et de deux gisements de gaz.
CHASSE GARDÉE AMÉRICAINE
Malgré ces difficultés, la France, qui s'était opposée à l'intervention militaire alliée contre le régime de Saddam Hussein
au printemps 2003, est déterminée à créer des brèches dans la chasse gardée américaine.
Le voyage de François Fillon n'a pas donné lieu à des annonces de contrats géants mais quelques chefs d'entreprise ne sont
pas revenus les mains vides.
Roland Jossard, P-DG du constructeur naval OCEA, a décroché un contrat de plusieurs dizaines de millions d'euros à la
suite d'un appel d'offre du ministère de la défense irakien.
"Sans l'intervention du gouvernement, la commande nous échappait", témoigne cet entrepreneur qui a passé une semaine à
Bagdad sous la protection d'une société de sécurité privée pour négocier ce contrat et qui garde malgré tout un bon souvenir
de son séjour.
"Le passeport français est particulièrement bien apprécié en Irak", ajoute l'homme dont l'entreprise est en lice pour
d'autres marchés dans le pays.
Alain Le Pajolec, qui dirige ADPI, une filiale d'Aéroport de Paris, a aussi remporté un contrat d'études techniques sur la
construction d'un nouvel aéroport dans le pays.
Louis Gallois, le président d'EADS a fait part durant le voyage de sa volonté de briser le monopole de son concurrent
américain et d'implanter son groupe dans le pays à l'image de sa présence dans les autres Etats du Golfe.
"Ils (les Irakiens) ont une compagnie aérienne qui n'a que des Boeing, pour moi c'est une provocation", a plaisanté le
président du groupe européen d'aéronautique et de défense.
EADS a déjà réussi à forcer la porte du marché irakien en signant en mars la vente de 24 hélicoptères militaires EC635,
le premier contrat d'armement entre les deux pays depuis 1990 et l'invasion du Koweït.
DÉMONSTRATION DE FORCE
Pour certains dirigeants ce voyage est plus une démonstration de force destinée à prouver que la France a la volonté de
retrouver le statut de partenaire privilégié, dont elle a joui pendant une grande partie de l'époque de Saddam Hussein, et
qu'il faudra compter sur elle à long terme.
"Ce type de voyage valorise les entreprises françaises à l'étranger et leur présence dans la délégation valorise aussi
l'action économique du Premier Ministre", a commenté Henri Lachmann, le président du conseil de surveillance de Schneider
Electric, à son retour d'Irak.
Même son de cloche chez Suez Environnement où l'on espère que ce déplacement ouvrira des portes aux entrepreneurs
français.
"Ce voyage va probablement faciliter nos affaires" dans le pays, a commenté Jean-Louis Chaussade, directeur général du
groupe qui a déjà remporté un contrat en décembre pour la construction d'une usine de production d'eau potable dans la
région de Bagdad.
"Les perspectives de développement de l'Irak sont importantes, en particulier les besoins en eau et assainissement sont
immenses", a-t-il ajouté.
Ce secteur est en effet l'un des seuls où les entreprises françaises ont déjà engrangé d'importants résultats.
Veolia a ainsi confirmé jeudi à Reuters, par la voix de Henri Proglio, être en bonne voie pour finaliser un contrat de plus
d'un milliard de dollars destiné à remettre sur pied le système d'assainissement d'eau de l'est de Bagdad.
Edité par Gilles Guillaume