Rendez-vous est donné dans l'arrondissement de Mitte, l'ancien no man's Land devenu le centre politique de la ville et du pays. Dietmar Jazbinsek, journaliste berlinois, se fait fort de démêler les méandres du monde fort feutré des lobbyistes allemands. Et ça commence très fort. « On compte environ 5000 lobbyistes à Berlin. Je dis environ car l'inscription sur le registre du Bundestag (le parlement allemand) n'est pas obligatoire », lance le journaliste. Devant le Neustädtische Kirchstraße 8, à un jet de pierre du Bundestag et de la porte de Brandebourg, il dévoile ce que cachent les initiales gravées sur la plaque de cuivre, en l'occurrence la Fédération de l'
industrie chimique (VCI), « une des fédérations industrielles les plus importantes et les plus influentes du pays ». De fait, on peut lire sur le site
internet de la VCI qu'elle représente 90% de la branche chimique allemande, une branche dont le chiffre d'affaire s'élevait en 2008 à 176,5 milliards d'euros et employait 440 000 salariés. Et Dietmar Jazbinsek de préciser : sept salariés travaillent dans la dépendance berlinoise de la fédération qui a son siège à Francfort. « Saviez-vous que Reach peut contribuer à la perte de plus de 2 millions d'emplois en Allemagne ? Non ? Pourtant c'est que qui ressort d'une étude de la VCI utilisée par le député européen Harmut Nassauer (de la CDU) ». Ce dernier siégeait à la Commission du marché intérieur en charge de Reach (voir articles liés) – et se faisait directement conseiller par Michael Lulei de la VCI. Dans le rapport annuel de 2005, la VCI se félicitait que le député Nassauer avait largement repris son argumentation. « Une fois que la directive fut définitivement désossée, l'assistante d'Harmut Nassauer trouva – quel hasard – un
emploi bien rémunéré chez un lobbyiste berlinois », ironise notre guide. Interrogée, la VCI a décliné tout commentaire. Le charme discret des lobbyistes Dietmar Jazbinsek travaille pour le compte de l'ONG LobbyControl, une organisation fondée en 2006 par Heidi Klein et Ulrich Müller. Basée à Cologne, elle a pour but de lutter contre l'influence toujours grandissante des groupes de pression à Berlin et à Bruxelles. Un guide « LobbyPlanet » et des visites guidées dans les deux capitales figurent au programme d'une « sensibilisation citoyenne ». Car si l'ONG ne dispute pas le principe de défendre ses positions auprès des politiques, elle conteste les moyens mis en œuvre par les lobbys industriels, la connivence étroite entre le monde politique et le monde industriel et l'opacité du système de financement. « Le monde des lobbyiste est fait de discrétion et de distinction », poursuit le journaliste, familier de la bulle politique berlinoise. « Les lobbys organisent une journée porte ouverte destinée à montrer leur bonne volonté pour plus de transparence. Mais elle sert surtout aux assistants parlementaires qui se présentent en vue d'éventuels postes ». Car pour faire un bon lobbyiste, point n'est besoin de présenter ses diplômes, il est avant tout nécessaire d'avoir de la distinction, d'être convivial, maîtriser l'art de la rhétorique et, bien sûr, de posséder de bons contacts dans le monde politique. La rhétorique politique berlinoise possède deux termes pour dénommer ce va-et-vient entre le monde politique et le monde économique : « L'effet porte tournante » et « le changement de camps ». Le premier décrit le transfert, immédiatement après la fin de son mandat, d'un acteur politique dans le monde industriel, mettant à profit ses réseaux pour le compte de son nouvel employeur. Le deuxième, plus pervers, désigne l'envoi par les entreprises et institutions financières de leurs salariés dans les Ministères, sachant qu'elles continuent de payer leurs salariés, ces derniers étant en charge de travailler sur les propositions de lois en cours… Tout ce monde se côtoie sur une petite périphérie avec le Bundestag en point de mire. Deux heures ne suffisent pas à parcourir les 1,5 km tant les stations s'avèrent nombreuses. Les lobbyistes et les politiques ont leurs points de rencontre, comme le café Einstein, situé en face des bureaux parlementaires de la Dorotheenstraße, ou le China Club. Situé dans l'enceinte du très noble hôtel Adlon, directement devant la porte de Brandebourg et l'ambassade française, ce club rassemble l'élite de l'élite économique et industrielle : il en coûte 10,000 euros d'inscription plus 1,500 euros de cotisations annuelles – boissons et repas n'étant pas pris en compte, sachant qu'une bouteille de vin coûte en moyenne 500 euros, dévoile Dietmar Jazbinsek. Le club à la décoration somptueuse accueille la plus grande collection de pop-art chinois au monde, après la Chine. « Le message est simple », souligne notre guide. « Nous avons vaincu le communisme, nous allons vaincre la Chine ». Berlin saura-t-il vaincre ce lobbyisme intense ? Heidi Klein a été invitée à présenter les positions de LobbyControl lors d'une audience parlementaire. Et toutes les visites guidées prévues pour le grand public affichent complet.